La Grande Guerre A Bouchain

BOUCHAIN ENVAHIE PAR LES ALLEMANDS
Bouchain était un point stratégique important.
On le vit une fois de plus en 1914, car après la malheureuse défaite de Charleroi, les allemands envahissant notre région ne manquèrent pas de faire passer des troupes nombreuses. Il en vint de 3 côtés différents:
– par la route nationale de Mons, Valenciennes, Bouchain
– par la route départementale de Tournai, Orchies, Bouchain
– par le chemin de Saint-Amand à Denain, Roeulx, et Bouchain.
IL en passait tellement que les interminables colonnes d’infanterie et d’artillerie qui venaient de la direction Nord (par la route de Douai et par le chemin de Roeulx) durent faire halte à Bouchain pendant plusieurs heures pour laisser couler le flot qui passait à la sortie de la ville, venant de Condé, Valenciennes, Blanc-Misseron et se dirigeant sur Cambrai  » nach Paris ».
Le 1er uhlan qui entra dans la ville tira 4 coups de révolver, 4 français furent tués. Il s’agit des 4 gardes-voies, tués à l’arrivée de l’ennemi. Voici leurs noms :
BROUTIN Arthur, 42 ans
DUMONT Jules-Léon, 44 ans
GUILLOTIN Louis, 47 ans
LORTHOIR Camille-Joseph, 45 ans

Ils faisaient partie d’un groupe de gardes-voies de Valenciennes, Raismes et environs qui, le 24 août au soir, avaient reçu l’ordre de battre en retraite sur Bouchain ; mais Bouchain était déjà occupé quand ils arrivèrent le lendemain matin.
L’invasion se fit rapidement, et dès le mardi 25 août, Bouchain était complètement investie.
Ce jour-là et les jours suivants, on entendit le canon toute la journée dans la direction d’Estrun, Caudry, le Cateau….
La 1ère bataile avait débuté à Estrun, entre Iwuy et Bouchain ( source: A. Leignel, l’histoire de Bouchain.).

LA BATAILLE D’ESTRUN
d’après M. Maurice BETRANCOURT
Le 26 août 1914, le père jésuite Paul Bocquet de Bouchain se rend à Estrun et raconte :
 » Le pont métalique qui assure la liaison Hordain-Estrun a son tablier endommagé. Les soldats français du Génie ne sont pas parvenus à détruire l’ouvrage.
L’église et le château d’Estrun sont transformés en hôpital par les allemands.
Dans le cimetière qui entoure l’église, des civils réquisitionnés ont creusé une grande fosse, une quarantaine de corps y sont déposés.
Dans l’église, des blessés français et allemands sont étendus en ligne sur de sommaires litières. La plupart sont gravement atteints. Ce ne sont que gémissements et râles.
Les pansements ne sont pas toujours adaptés aux blessures.
Une infirmière me fait remarquer à la dérobée la blessure au ventre d’un soldat français, une sorte de taffetas masque la plaie.
Au château, beaucoup de blessés allemands et français sont installés sur des couchettes de campagne.
Un tout jeune soldat allemand se soulève péniblement et s’appuie sur le coude, les hoquets le prennent, il vomit du sang.
Il est blessé à l’estomac, il va mourir.
Un soldat français raconte que, blessé lors de l’engagement de la veille et étendu sur le sol, un soldat allemand lui a donné un coup de baïonnette puis est revenu sur ses pas pour lui demander pardon….
Le curé d’Estrun est complètement bouleversé ; son frère, prêtre aussi, frappé de stupeur par tant de misère est devenu fou.
Le 27 août, le père Bocquet décide d’aller à l’église de Paillencourt, le curé de la paroisse lui raconte ce qu’il Sait de la bataille.
Parmi les tués figure le capitaine ROGER MARTIN DU NORD qui, avant le combat, lui a confié ses dernières recommandations, sa montre et son anneau de mariage, à remettre à Madame la Baronne MARTIN DU NORD .
Le corps du capitaine a été littéralement sectionné par le tir d’une mitrailleuse lors du dernier affrontement.
MAURICE BETRANCOURT, mon père, avait 11 ans lorsque se sont déroulés ces horribles massacres et lui aussi raconte :
 » Mes parents tenaient un estaminet à proximité du pont d’Estrun, au pied de la rampe d’accès (côté Estrun).
avant la bataille, l’ouvrage et ses abords étaient gardés par les territoriaux en civil.
Dans la nuit du 24 au 25, le 28ème R.I.T de la Sarthe arrive sur les lieux.
Une patrouille d’uhlans s’est approchée du pont.
Un officier français fait évacuer d’urgence le quartier.
Des soldats du Génie français s’apprêtent à faire sauter le pont, il faut faire vite.
Toute la journée, un aéroplane survole le BASSIN-ROND.
Ma mère, ma soeur et moi-même prenons le chemin de hallage qui nous mène à proximité du pont de Paillencourt où nous trouvons refuge chez une tante.
Les soldats français ont pris position le long du canal.
La bataille s’engage et les ponts d’Estrun et de Paillencourt n’ont pas été detruits à cause d’explosifs défectueux.
L’ennemi se déploie et progresse par bonds successifs.
Il dévaste tout sur son passage.
Tout vole en éclat.
Il semble avoir perdu la raison. C’est l’Attilla des temps modernes.
De la charpente détruite du coron Chevalier, il installe des batteries de mitrailleuses et fauche tout ce qui bouge sur la rive opposée.
Les « Prussiens » progressent maintenant sur la rive gauche du Grand-large.
Arrivés à hauteur de la Rue-Basse, ils tirent et tuent une jeune fille de 20 ans qui, prise de panique, avait eu la malheureuse idée de presser le pas pour se réfugier dans son jardin.
Elle a reçu une balle mortelle dans le dos.Elle s’appelait ELISA BRISMET
Monsieur JOSEPH BODA a péri de la même façon en allant chercher du lait pour son enfant malade. »
La bataille d’Estrun est citée dans les livres d’histoire comme étant la « 1ère bataille de la première guerre mondiale ». Elle a duré quelques heures, mais elle a été d’une cruauté extrême, beaucoup de soldats y ont laissé la vie ; nombreux sont revenus estropiés, amputés, meurtris dès les 1ères heures du conflit….
Un calme relatif succède à la violence.
On assiste maintenant au lamentable cortège des brancardiers.
Le 27, les civils qui avaient trouvé refuge au centre du village regagnent leurs logis, la peur au ventre de rencontrer une patrouille de Ulhans.
L’habitation des CANONNE est en feu.
Des hurlements s’en échappent, des soldats français blessés sont en train de brûler vifs.
Chez SERAFIN, un officier français blessé a été sauvagement achevé : on l’a retrouvé empalé sur une lance qui le cloue à son lit.
Le long du mur d’enceinte du château de la Rosière, de nombreux prisonniers sont là, alignés et hébétés.
Ils attendent un nouvEau départ pour l’inconnu, la captivité…
Nombreux sont ceux qui portent un pansement provisoire.
Au cimetière d’Estrun, 34 soldats français ont été inhumés dans une fosse commune.
Près du pont d’Estrun, un sous-officier français blessé, a été jeté dans un trou et à demi-enterré, il a été sauvé de justesse par de valeureux civils, témoins de cet abominable forfait.

CHRONIQUES DE LA GUERRE
Une municipalité provisoire fut créée par les allemands et elle dirigea la commune pendant 4 ans, jusqu’au départ des ennemis.
Monsieur DESBUIS, conseiller municipal, fit les fonctions de Maire en remplacement de Mr HAVEZ, parti en France non occupée.
MMs RISBOURG Paul, VINSTOCK Alfred etc… le secondèrent de leur mieux et ils eurent fort à faire car les les ordres affluaient devant le dépositaire du pouvoir local.
Les souffrances de l’occupation furent les mêmes ici et peut-être plus qu’ailleurs :
– Les allemands établirent d’abord une consigne sévère, allant jusqu’à exiger un laisser-passer des habitants des villages voisins qui venaient à Bouchain ; la raison est que pendant toute la guerre, la ville fut sans cesse traversée par un grand nombre de régiments qui se dirigeaient vers le front ou en revenaient.
– La commune fut écrasée d’incessantes réquisitions en nature ( cuivre, linge, mobilier, etc…) et en argent, d’énormes contributions de guerre et des charges en tout genre.
( le buste du Dr Dronsart fut volé par les allemands pendant l’occupation ).
– Les meilleures chambres, les meilleurs lits étaient pour les officiers.
– Sur la fin, quand les troupes ne trouvaient plus de bois à brûler, ils brisaient les meubles pour en faire du feu.
– Enfin, on en a vu qui brutalisaient les gens quand ceux-ci ne voulaient pas satisfaire leur exigence, souvent excessives.
Amendes et arrestations se multipliaient.
MM COGE et RISBOURG Paul, pour ne citer qu’eux, en savent quelque chose : le 1er, chassé de chez lui, fut mis en prison à Lieu-Saint-Amand pour détention d’objets en cuivre – le second à Denain pour farine trouvée dans ses magasins.
En outre, Mr Risbourg dut payer en différentes fois de fortes sommes, et le directeur de ses moulins, Mr Bocquet Amédé fut également incarcéré.
Au début de l’invasion, des jeunes gens furent convoqués à la gare du chemin de fer pour un appel. Ils s’y rendirent et certains furent faits prisonniers, d’autres purent se sauver.
La population était terrifiée.
Elle ne fut pas mise au pillage, mais chaque habitant fut surchargé de soldats qu’il devait loger, telle maison en avait 4 au début, 25 à la fin, telle autre en avait 50.

EXTRAIT DES MÉMOIRES DE PAUL BOCQUET ( d’après Clotilde Bétrancourt, sa nièce), d’après les mémoires de la famille Bocquet-Lefebvre durant la guerre 1914-1918 :
 » Paul Bocquet est mon oncle; il est le frère d’Henri Bocquet tué au front dont le nom a été donné à une rue de Bouchain. Il est le frère de Pierre, prisonnier, mort le lendemain de l’armistice.
Paul a 20 ans en 1914.Il a été présent à Bouchain pendant les quatre années de guerre.
Il avait été réformé après un conseil de révision .
Lorsqu’à eu lieu la rafle des jeunes gens au début de la guerre, alors que son frère Pierre (18ans) a été ramassé avec d’autres bouchinois, Paul n’a pas été pris du fait qu’il portait la soutane; il était séminariste, les allemands respectaient les prêtres. »
Souvent, hommes et femmes étaient réquisitionnés; pour les hommes, le nettoyage des fossés de la ville-haute, les femmes sans distinction pour cueillir les orties.
1916 : Arrêté du général Von Freytag, concernant la perception d’une taxe sur les chiens:
– pour les localités d’en-dessous de 3000 habitants, le chien de :
1ère classe est taxé 5 mark
2ème classe 20 M.
– pour chaque chien en plus:
1ère classe 16M
2ème classe 30 M
Toute contravention est punie d’une amende jusqu’à 1500 M ou 6 semaines de détention, ou d’un emprisonnement de 6 mois.
Presque tous les habitants ont tués ou fait tuer leur chiens.
Leurs cadavres furent brûler à l’usine à gaz, rue des Jardins.

L’hospice Dronsart accueillit de nombreux blessés durant la guerre.

 

PETITE ANECDOTE : HISTOIRE DES MILLE TÊTES ET MILLE OREILLES
…….une des razzias de ce capitaine Schmidt donna lieu à une scène tragico-burlesque dont les victimes, témoins et auditeurs s’amusèrent après coup et fut publiée pendant la guerre dans la presse anectodique du temps de l’occupation.
Il avait fait donner l’ordre à toutes les familles de la ville d’avoir à envoyer un au moins de leurs représentants à l’église, pour une heure fixée.
Les familles qui n’auraient pas délégué un de leurs membres seraient sévèrement punies.
A la maison, nous laissâmes tomber l’ordre et la menace, personne n’alla au rendez-vous, mais la séance nous fut racontée:
L’église était remplie de personnes qui avaient répondu à l’appel, se demandant avec anxiété le but de cette convocation.
Le capitaine Schmidt alla se placer dans le cœur entouré des notabilités ecclésiastiques et officielles, Mr le Doyen Gir et le maire Desbouis.
Il fit alors à haute voix cette déclaration à la foule:  » il me faut absolument 1000 têtes et 1000 oreilles ».
En entendant ces exigences sanguinaires, une compréhensible panique s’empara des gens massés dans l’église.
Chacun se mettant en devoir de sauver sa tête ou tout au moins une de ses oreilles, il y eut précipitation folle vers la sortie et débandade echevelée à travers la place de l’église et les rues avoisinantes, au milieu d’une bousculade sans nom, de renversement de chaise et de prie-dieu, des chutes sans gravité, d’abandon de souliers, de pantoufles et de sabots, de déchirures de robes et de jupons…
Les sentinelles allemandes qui, pour impressionner davantage, montaient la garde, baïonnettes au canon près du portail de l’église, ne comprirent rien à cette déroute, qu’elles essayèrent en vain de contenir.
Quand le flot apeuré fut passé, qu’un peu de calme suivant la première tereur fut revenu et que les véritables intentions du bourreau furent connues, tandis que les soldats amusés repêchaient au bout de leur baïonette les chaussures lâchées par leurs propriétaires en fuite, on se passa les explications suivantes: le capitaine Schmidt n’était pas aussi cruel qu’on le supposait; il connaissait tout simplement imparfaitement le français et surtout le prononçait plus mal encore.
Ses prétentions se bornaient à ceux-ci: « il me faut absolument mille taies et mille oreillers »…. On en rit…après coup…et quelques-uns trouvèrent également après coup….qu’un peu de réflexion leur aurait peut-être épargné cette mésaventure: pourquoi se contenter de 1000 oreilles si on voulait couper mille têtes?… Qu’aurait-on fait des milles oreilles de reste?… »
par M.Betrancourt

Une partie des archives furent pillées, détruites par les allemands, qui enlevèrent encore les plus grosses cloches de l’église.
L’auberge appartenant à Mr Nicq, sise route de Valenciennes, fut incendiée imprudemment par les soldats qui y logeaient en 1916.
Le beau château de Mr Paul Risbourg fils, du style Renaissance, et la Villa Isabelle (ville haute) appartenant à Mr Félix Ernould furent aussi brûlés mais cette fois volontairement.
Il n’en restait que des ruines et de vastes caves dans lesquelles on ne peut pénétrer que difficilement.

 

 

A LA FIN DE LA GUERRE
– le clocher de l’église fut sérieusement atteint du côté sud.

               
– Destruction de 3 ponts de l’Escaut : A leur départ, les allemands firent sauter l’écluse et les 3 principaux ponts de l’Escaut.
– Délivrance de la ville de Bouchain: plus on touchait au terme de la domination allemande, plus elle devenait insupportable, aussi est-ce avec une grande joie que les bouchinois les virent partir au commencement de novembre 1918.
Etat de la ville : à la rentrée des habitants en novembre 1918, on trouva une demi-dizaine de chevaux morts dans une écurie en planches, construite par l’ennemi dans le bastion Nord de la rue Militaire (allait de la rue Hubert Gallez à la rue César Dronsart), ville basse.
Les maisons étaient dans un triste état, la plupart avaient leurs vitres cassées, leurs toits plus ou moins dénudés, les intérieurs saccagés ou abîmés.
Plusieurs immeubles étaient entièrement détruits, notamment à Boucheneuil et à la ville basse.
Rétablissement des ponts: la guerre terminée, les ponts détruits furent reconstruits provisoirement, celui de la ville haute dans le prolongement de la rue Derrière l’église.
Ces ponts provisoires en bois ne présentant qu’une solidité relative, il y avait nécessité à les rétablir à neuf et définitivement. En 1922, tout était rétabli.

L’église fut durement touchée pendant la 1ère guerre et complètement détruite en 1940; la mairie ( sur la gauche) fut bombardée aussi en mai 1940. Un baraquement provisoire fut mis en place sur la Grand’Place.

Le moulin à blé Risbourg ; il brula accidentellement en 1939, l’incendie dura 1 mois.

 

 

 

 

Guy Lobeau raconta dans son livre « ils ont vécu la grande guerre », l’histoire de ses grands-parents bouchinois et de leurs jeunes enfants pendant l’occupation allemande de 14/18″. Cliquez ici pour lire leurs récits.